Une drôle de vie di Philippine M. Michel

Je m’appelle Théa et je mène une drôle de vie.
Maman nous a réveillés à l’aube ce matin. Elle est de mauvais poil aujourd’hui encore et je n’ai même pas eu le droit à un geste tendre de sa part. Mon frère, Max, râle aussi, encore à moitié endormi. Il nous faut encore bouger. Il en a marre, se plaint-il, il est mouillé, il est fatigué. Moi aussi je dois l’avouer, mais j’évite une remarque qui risquerait d’aggraver l’humeur de Maman.
Voilà plusieurs semaines que nous changeons d’endroits presque tous les jours. Il nous faut marcher, marcher et marcher encore jusqu’à atteindre le point que Maman jugera bon pour passer la nuit suivante. Nous n’avons pas le choix, nous ne sommes en sécurité nulle part. Pas question de quitter nos terres mais pas question non plus de se laisser mourir.
Maman nous répète souvent que nous sommes en guerre. Mais elle ne précise jamais le nom de l’ennemi. Comme si elle craignait que le simple fait de prononcer son nom nous mette encore plus en danger. J’ai mis du temps à comprendre que cet ennemi était plus fort que nous. Comme Max, je pensais au début qu’il nous suffisait de nous battre pour retrouver la paix. Fuir ne règlerait pas le problème. Mais les règles du jeu sont plus compliquées qu’elles n’y paraissent, nous répète souvent Maman. La lutte ne mènerait à rien, il est trop tard, la fuite est la seule solution.
Il fait chaud aujourd’hui et marcher sous le soleil est particulièrement pénible. Nous sommes trop habillés pour une chaleur pareille. Mais je m’efforce d’accélérer le pas pour ne pas perdre la trace de Maman et Max. Je suis la plus petite de nous trois et garder le rythme m’est parfois difficile. Il y a bien longtemps que Maman ne nous porte plus sur son dos et nous devons maintenant avancer comme des adultes.
C’est vraiment nul la guerre, je me répète souvent. J’ai du mal à comprendre pourquoi ça existe. Maman nous répète souvent que les choses ont empiré ces dernières années, et qu’elles étaient différentes quand elle était plus jeune. J’aurais aimé voir à quoi ça ressemblait la vie avant. Je me dis qu’elle ne pouvait qu’être meilleure que celle que nous vivons aujourd’hui. Cette vie en perpétuelle fuite, ce n’est pas une vraie vie.
Le chemin que Maman voulait emprunter s’avère être impraticable. Trop d’eau. De l’eau à perte de vue. Il va nous falloir trouver une alternative. Encore un coup de l’ennemi. Nos territoires, si on peut encore les appeler les nôtres, ont été terriblement endommagés et se déplacer d’un point à un autre peut s’avérer être une véritable épreuve. Mais si on ne bouge pas, on meurt, nous rappelle Maman. Je le sais bien. J’aimerais que les choses soient différentes mais voilà la triste réalité dans laquelle nous vivons ma famille et moi. Je me demande si c’est partout pareil. Je n’ai jamais quitté nos terres. Et pourtant, elles ne sont pas immenses. Elles sont même de plus en plus petites. Tellement petites qu’elles n’existeront peut-être plus du tout un jour.
Je m’appelle Théa et je mène une drôle de vie ; la vie d’un ours polaire en Arctique en 2024.